À propos

Ce message est issu d’un enregistrement audio que je souhaitais initialement publier tel quel, mais malheureusement, malgré toutes mes tentatives, je ne suis pas parvenu à produire un enregistrement suffisamment tolérable pour être audible, en raison des incessantes interruptions, des « euh », des « ah », des « pff » et autres hésitations orales.

J’ai donc retranscrit mon enregistrement en le retravaillant légèrement pour en faciliter la lecture, mais en veillant à préserver au maximum sa forme d’origine pour en conserver la sincérité et le ton, plus spontané et bien plus léger que l’écrit. C’est pour cette raison que j’ai indiqué dans le texte certains éléments qui n’auraient été perçus qu’à l’oral, comme les rires, les pauses ou les soupirs.

Bonjour,
j’espère que vous allez bien.

C’est extrêmement difficile de réaliser ce message après toutes ces années mais je ne peux pas abandonner les choses là où je les ai laissées, ce ne serait pas responsable de ma part, surtout après la lettre laissée derrière moi quand j’étais convaincu qu’il ne me restait que quelques jours à vivre, et ce ne serait pas respectueux non plus vis-à-vis de mes proches, je dois des nouvelles à ma famille, à mes amis, aux personnes qui se sont inquiétées pour moi… donc voilà, c’est la première fois que je suis en mesure de le faire, alors je le fais, mais c’est très inconfortable, c’est très stressant, et humiliant aussi, mais c’est important que je le fasse.

Je rencontre beaucoup de difficultés avec ce message parce que je n’arrive pas à articuler ce que j’ai sur le cœur, ça fait plusieurs mois que j’essaie désespérément, et je n’y arrive pas. J’ai le sentiment que je ne vais pas réussir à être compris alors que c’est ce dont j’ai besoin, ça m’attriste profondément, mais tant pis, je dois essayer. Vous donner des nouvelles est plus important que mes ressentis. Sans tergiverser, je vais résumer en quelques minutes les grandes lignes de ce qui m’est arrivé ces six dernières années pour que les personnes qui s’en préoccupaient soient tout de suite à jour sur ma situation et puissent retourner à des choses plus intéressantes dans leur journée. Alors… allons-y.

Il y a six ans, j’ai tout perdu lorsque mes crises suicidaires sont devenues ingérables. Après quasiment un an à tout faire pour essayer de me sortir de cet état avec mes médecins, nous sommes arrivés dans une impasse. Dans beaucoup d’impasses même, impasse thérapeutique, impasse médicamenteuse… ça a été un très très long chemin pour finalement n’arriver nulle part, et là, on a vraiment cru que c’était terminé. En tout cas, pour moi, c’était fini. On avait tout essayé, tout avait échoué, je n’allais pas réussir à endurer cet état d’extrême détresse indéfiniment. Du coup, j’ai rendu visite une dernière fois à ma famille pour qu’on puisse se dire adieu, ça en était là quand même, et ça s’est très bien passé, très très bien passé. Il faut savoir qu’au moment où j’ai publié ma lettre, quand les gens ont été mis au courant de ma situation, nous, nous avions déjà traversé tout ça avec ma famille et mes médecins, ça faisait déjà plus d’un an que j’avais perdu pied, donc cette lettre était simplement là pour informer les autres personnes que j’étais sur la fin, et que j’allais partir. Je voulais qu’on puisse se dire au revoir, qu’on ait un temps pour cela. Et nous l’avons eu.

J’ai eu des moments tellement forts avec ma famille, tellement touchants, ainsi qu’avec mes amis, mes proches de mon association, mes collègues… c’était vraiment une expérience hors du commun de se dire adieu de notre vivant. C’était quelque chose d’hallucinant à vivre. Et au final, c’est quelque chose qui m’a donné beaucoup de force pour continuer à me battre. Et pour tenir ma promesse. Alors je ne vais pas entrer dans les détails pour ce résumé rapide, mais pour faire simple, je me suis engagé dans une promesse de merde auprès de ma famille, qui m’a vraiment pourri la vie… mais qui m’a sauvé la vie aussi, accessoirement. Ils m’ont arraché la promesse de ne pas me laisser mourir entre quatre murs, de partir, et surtout de toujours me poser une question très spécifique, que ma tante Kally m’a fait promettre de me poser à chaque fois que j’allais passer à l’acte : « Alex, est-ce qu’il te reste assez de force, pour tenir quelques heures de plus, pour repousser ton suicide à demain ? ». Ça vous semble sans doute aussi absurde que ça l’a été pour moi lorsqu’elle m’a demandé ça à l’époque. Et d’ailleurs, en fin de compte, c’est ce qui m’a fait accepter cette promesse. Parce que je la trouvais stupide. Alors j’ai concédé de m’y engager, à contrecœur, seulement parce que j’étais convaincu qu’elle ne m’engageait à rien. Je n’ai pas réalisé dans quoi elle m’enfermait.

Cette simple promesse m’a tenu en vie ces six dernières années. À chaque fois que j’étais à bout de force et que je m’apprêtais à me suicider, que j’étais résolu à passer à l’acte, je me posais rigoureusement cette ultime question. Et comme je l’avais promis, j’y répondais avec une absolue sincérité. Et la réponse était, que oui, j’en étais capable, que je pouvais tenir quelques heures de plus, que je pouvais repousser mon suicide au lendemain. Quand on est pragmatique, que représente quelques heures de plus quand on est déjà à bout de force le soir et à un somnifère d’atteindre le jour suivant ? Si on se pose la question honnêtement, comment ne peut pas se retrouver coincé par sa logique implacable ? Ma tante a su me piéger dans cette promesse-là, simple mais redoutable, parce qu’elle comprenait mon être mieux que quiconque, et aussi absurde soit son approche, elle a trouvé la seule manière de me maintenir en vie, là où mes médecins et mes médicaments, ou même la drogue d’ailleurs, étaient devenus incapables de le faire.

Mais ça n’était pas une issue réjouissante pour moi. Devoir chaque jour arracher dans les larmes et le sang un jour de plus, ça n’était pas une vie. Ce n’était pas vivre. C’était même pire que la mort à mes yeux. Je ne comprenais pas pourquoi ma tante m’avait coincé dans cette promesse horrible, absolument abominable à tenir, qui me maintenait dans une vie d’extrême souffrance, d’extrême détresse, dans un état psychiatrique gravissime. Je ne comprenais pas, et je n’ai pas été en mesure de le faire durant des années. Mais j’ai tenu ma promesse. Et c’est à cause, ou grâce à elle, que je suis encore là aujourd’hui. Elle m’a forcé à faire un pas après l’autre, même si je n’avais nulle part où aller. Et il faut bien comprendre d’ailleurs qu’à la base, avant que ma tante me piège, je n’avais strictement aucune intention d’aller où que ce soit ou de faire quoi que ce soit. J’étais dans un état psychiatrique impossible, je n’avais aucune énergie, aucune envie, aucun espoir, je sortais de ma seconde overdose, à ce stade, tout ce que je voulais, c’était de mourir tranquillement dans un lit, au calme. J’étais désespéré d’enfin trouver un peu de repos. Mais c’était sans compter sur ma famille, qui m’a embrigadé dans ce truc là… et ils ont placé tellement d’espoirs dans le fait que je ne me laisse pas mourir dans mon lit et que je parte… ils ont dépensé une telle énergie pour me convaincre de partir tout court… alors que je n’avais nulle part où aller hein. Franchement, ce projet, il ne ressemblait à rien. Vraiment, ça ne ressemblait à rien. Mais pour eux, c’était mieux de faire quelque chose qui ne ressemblait à rien que de rester dans l’impuissance totale, parce qu’on constatait bien qu’on était à court d’options avec les médecins, et que c’était en train de mal se terminer. Donc c’était mieux de partir que de ne rien faire. Mais ça, c’était leur avis, ce n’était pas le mien. Moi je voulais mourir. J’ai concédé ce départ, qui terminait d’ailleurs ma lettre il y a six ans, parce que j’avais l’impression que c’était leur donner beaucoup sur le moment sans que ça ne m’engage à quoi que ce soit car ça me permettait toujours de me suicider une fois parti. Partir et me poser une stupide question avait l’air tellement facile, et sans contrainte, alors que ça a finalement été la chose la plus extraordinairement difficile et contraignante de ma vie. Comme d’habitude, je n’ai pas brillé par ma lucidité. Sans doute pour le mieux cette fois-ci.

Quoi qu’il en soit, pour revenir à la chronologie, il s’est passé énormément de choses après avoir dit adieu à ma famille. J’ai essayé d’honorer ma promesse de partir à ce moment-là, mais malheureusement mon état de santé ne me le permettait plus. Ça a été une période très difficile, et j’ai eu peur, très peur, de ne même pas arriver à partir tout court, de ne pas parvenir à tenir ma promesse. On réalise vraiment qu’on est malade quand on ne peut plus rien faire de ce qu’on veut. Et ça, ça m’a terrifié. Il y a eu une longue phase très compliquée avec les médicaments, et avec les drogues aussi, parce que mes crises suicidaires étaient totalement hors de contrôle, j’étais écrasé par leur intensité et je n’avais pas d’autre solution que de me surdoser en médocs et autres substances pour ne pas passer à l’acte. Inéluctablement, ça a eu de très graves conséquences. J’ai eu une dégradation physique vertigineuse, j’ai eu des trous dans les jambes, j’ai ma joue gauche qui a fondu, j’ai mes cheveux qui chutaient par grappes, j’ai eu une énorme boule qui m’est sortie dans le dos… J’ai eu énormément de problèmes de santé. Une partie a pu être adressée les mois qui ont suivi, mais pour le reste, ça a pris des années, ma dernière opération à l’hôpital remonte à quelques mois seulement. J’ai vraiment payé très cher ces surdoses désespérées pour ne pas me suicider.

À cette époque-là, j’étais dans un état épouvantable, j’étais en train de pourrir, de me désintégrer… mais malgré tout je m’accrochais de toutes mes forces parce que je voulais tenir ma promesse envers ma tante. Et après plusieurs mois, et beaucoup de péripéties, j’ai fini par réussir à partir. Initialement, je souhaitais prendre l’avion pour partir le plus loin possible, mais malheureusement je n’étais pas du tout dans un état qui me le permettait donc je n’ai pas pu le faire à ce moment-là. Je n’étais pas en état de prendre les transports en commun, je n’étais plus capable non plus de faire semblant d’être « normal », je n’avais plus la moindre force pour adapter mes comportements donc tous mes traits autistiques, que je parvenais habituellement à si bien cacher, étaient irrépressibles et incontrôlables. Je ne pouvais plus réprimer mes stéréotypies, mes balancements, je ne pouvais plus regarder les gens dans les yeux, ce qui me demande déjà énormément d’efforts quand je vais bien alors dans l’état dans lequel j’étais, ça m’était juste impossible. Je n’arrivais plus à avoir les bons comportements. Et de toute manière, je n’étais même plus capable de gérer la moindre interaction avec les humains, ça me déclenchait des crises très sévères. Je n’étais plus fonctionnel du tout. Vous imaginez bien à quel point c’est compliqué de partir où que ce soit quand on ne peut pas prendre les transports en commun et qu’on n’a pas non plus de permis de conduire. Je me suis donc retrouvé à faire la seule chose que je pouvais faire pour me déplacer sans humain et sans permis… j’ai posé mes fesses sur un vélo, et je suis parti. Mais franchement, je suis parti dans un état… vous n’auriez pas parié que j’allais faire plus de cent mètres. Et je n’y croyais pas du tout non plus hein… surtout que je n’avais aucune envie de faire ça, ce truc n’avait aucun sens pour moi. Je le faisais parce que je l’avais promis à ma tante avant qu’elle ne décède, mais je le faisais totalement à contrecœur et dans le désespoir le plus total… donc, voilà, aussi misérable que c’était, j’avais enfin réussi à partir comme je l’avais promis. Mais moi, je pensais faire trois coups de pédale et puis mourir tranquillement dans un coin, loin de ceux que j’aime, pour n’éclabousser personne avec mon suicide en fait, et puis voilà, fin de l’histoire. Je pensais tenir vingt-quatre heures. Et bien du coup, ça, je ne l’ai vraiment pas vu venir… mais j’ai passé les deux années qui ont suivi sur les routes, en errance totale… toutes mes journées sur le bord de la route à pédaler comme un chien sur mon vélo, avec juste mon sac à dos.

Alors… euh, comment c’était, ces deux premières années sur la route ? C’était la merde. C’était vraiment une merde inimaginable. C’était une vie très difficile, j’étais dans un état déplorable, je ne m’entretenais plus, j’avais les cheveux super longs parce que je ne me les suis pas coupés pendant des années. Et je peux vous dire qu’ils n’étaient pas très propres (rires). Franchement je puais, avec la sueur, la terre, la poussière, les insectes… J’avais une très mauvaise hygiène, et puis surtout je n’allais pas bien dans ma tête, donc je ne ressemblais à rien, physiquement et mentalement. J’étais en errance, mais alors dans l’errance la plus totale. Je faisais vraiment peine à voir. Même si j’imagine que c’était toujours préférable que je sois un clochard plutôt que je sois mort. Enfin bref. Ça n’a pas été une partie de plaisir, ces deux premières années ont été une vie extrêmement difficile. Heureusement, je suis quelqu’un de très débrouillard, j’ai réussi à gérer, j’ai bien compté chaque sou parce que j’étais vraiment sur le fil financièrement mais je m’en suis très bien sorti. J’étais ultra préparé dans chacun de mes itinéraires chaque jour, j’ai réussi à dormir quasi tout le temps en sécurité. J’étais ultra préparé à toutes les éventualités possibles, ce qui est un peu mon domaine d’expertise de toute façon, et ça m’a permis de relativement bien gérer toutes les situations merdiques lorsqu’elles arrivaient. Et des situations merdiques, il n’y a que ça quand on est sur la route. Donc malgré les circonstances, moi, j’étais en mode survivor, et je m’en suis plutôt bien sorti, j’ai bien navigué à travers toutes ces emmerdes, j’ai réussi à les traverser, mais ces années ont quand même été un véritable enfer, elles ont été extrêmement violentes et difficiles. Et particulièrement denses aussi, énormément de choses sont arrivées durant ces années-là.

Pour commencer, la première année, enfin les huit premiers mois, j’étais devenu complètement non verbal. Donc ça aussi, c’était très compliqué, tout était encore plus compliqué que d’habitude… alors que moi, déjà quand tout va bien, tout est compliqué, alors là je peux vous dire que c’était cinquante fois pire. Puis au milieu de tout ça, mon état s’est dégradé plusieurs fois, au point où je me suis retrouvé hospitalisé d’urgence. Ça, ça a été une toute autre merde à part entière, j’en suis ressorti encore plus dégradé parce que l’hospitalisation s’est très mal passée, la prise en charge n’était pas du tout adaptée pour les personnes autistes et ça a créé des situations extrêmement compliquées… pour moi, mais aussi pour tout le personnel soignant. Ça a été l’horreur. Cette expérience-là m’a vraiment convaincu que je n’avais aucune place nulle part et que le suicide était inévitable. Ça m’a complètement achevé. Et à cause de ça, juste après cette horrible hospitalisation, le jour même de ma sortie en fait, qui s’est faite, quand même, pas dans le calme… ce jour-là, j’ai failli ne pas réussir à m’arrêter et franchir le point de non-retour. Alors j’ai réussi à ne pas le faire mais ça s’est joué à rien du tout, et à partir de ce moment-là, ça a été une période très périlleuse, l’une des plus sombres. J’ai déjà passé six heures dans une baignoire avec un élastique autour du cou, à lutter comme un taré pour ne pas me suicider, je peux vous dire que c’est vraiment épuisant de tout faire pour essayer de se convaincre de ne pas céder à ce besoin impérieux de faire cesser la souffrance… C’est épuisant, c’est vraiment épuisant. Je ne sais pas comment j’ai fait pour tenir. Mais j’ai tenu. Parce que je me bats toujours de toutes mes forces. Mais c’est toujours des batailles, et des batailles… c’est un épuisement de dingue de lutter comme un fou, juste pour essayer d’exister un jour de plus. C’est impossible d’expliquer ça avec des mots de toute façon, on ne peut pas le comprendre pleinement si on ne le vit pas, et je ne vous souhaite jamais de vivre une chose pareille. En tout cas, j’ai fait de mon mieux, et heureusement, c’est passé, à un cheveu, mais c’est passé.

Ensuite, quelques mois après l’hospitalisation, j’étais toujours dans cette période très critique, très noire, et j’étais à nouveau en errance totale sur les routes, sans avoir nulle part où aller, ou savoir où aller tout court… et une nuit, il s’est passé un truc super grave. J’ai failli mourir dans un immeuble en feu. Alors… comment dire… ça m’a bien remis les pendules à l’heure. J’ai beau être suicidaire, mourir brûlé vif n’était pas ma première option (rires). D’ailleurs ça n’a jamais été sur ma liste (rires). Et vivre ce drame-là a été un véritable tournant je pense, ça a marqué une étape très importante. De toute évidence, j’en suis ressorti vivant, mais ça a été une expérience très traumatisante, j’étais même tellement en état de choc qu’on m’a rapatrié à Paris quelques semaines, et pour ce coup-là, contrairement à l’hospitalisation, ça, ça m’a vraiment fait du bien. J’avais tellement de choses à décanter… ça m’a aidé à digérer ce qui s’était passé. Et j’en avais vraiment besoin. Vraiment. Donc voilà… il y a aussi eu cette merde-là, un p’tit immeuble en feu, gratos, comme si je n’avais pas assez de problèmes comme ça (rires). Bref, c’est derrière moi, mais voilà, il y a eu cet événement-là.

Après ce rapatriement de quelques semaines pour me remettre sur pied, je suis à nouveau reparti faute de trouver mieux pour me maintenir sur le fil. J’ai erré encore quelques mois sur les routes, presque un an, et puis mon état s’est à nouveau beaucoup dégradé. Il était hors de question que je me refasse hospitaliser vu les conséquences que ça avait eues mais il fallait vraiment faire quelque chose sinon ça allait mal se terminer. Alors cette fois-ci, nous avons décidé avec mon psychiatre de me rapatrier à Paris pour de bon. C’était un pari très risqué parce que mes crises suicidaires avaient redoublé en intensité, et en me remettant dans la ville dans laquelle j’avais tout perdu, forcément, il y avait un historique qui me faisait revivre des choses difficiles… donc ça a été une transition très compliquée à gérer, mais en fin de compte, c’était le risque qu’il fallait prendre. Et ça a fonctionné. C’était la bonne décision.

Ça a pris beaucoup de temps, mais aujourd’hui, pour la toute première fois, je commence à me stabiliser sur la durée. On est tous très heureux de ça, moi le premier, parce que passer toutes ces années dans un tel état de détresse et de déchéance, sans jamais arriver à me stabiliser… ce n’était vraiment pas la joie. Là, arriver enfin à retrouver un peu l’équilibre, ça me redonne aussi un peu de respiration, et ça, ça me fait beaucoup de bien. La prise en charge médicale est plus facile aussi parce que les médecins ne vont pas suivre un SDF à travers toute la France, enfin, je dis ça, c’est quand même ce qu’ils ont fait au final… mais ce que je veux dire, c’est que la prise en charge ne pouvait pas être optimale auparavant. Aujourd’hui, le fait d’être rapatrié à Paris, ça me permet d’avoir la meilleure prise en charge possible et ça a un impact énorme. En plus de ça, j’ai désormais un accompagnement du SAMSAH, qui est vraiment essentiel pour assurer mon équilibre et mon autonomie. J’ai des référents qui m’accompagnent sur tout et sur lesquels je peux vraiment m’appuyer, j’ai aussi l’aide de la secrétaire, de l’aide pour ma rééducation physique, et puis ils m’accompagnent pour réapprendre à vivre et communiquer avec les autres… J’ai beaucoup de chance d’avoir cet accompagnement-là au quotidien parce que ça m’aide réellement. Ça a un impact énorme, pratique, pragmatique, sur des points de difficulté que j’ai depuis ma naissance donc ça a un impact direct sur ma qualité de vie, et bien sûr sur mon état psy. Cet accompagnement me stabilise beaucoup et me rend de l’énergie pour que je puisse gérer mon quotidien. Et même au-delà du quotidien d’ailleurs, ça me permet même d’avoir assez d’énergie de temps en temps pour m’organiser une vraie sortie en extérieur, dans le monde des humains, tous les quatre à six mois environ, ce qui est très bien. J’ai aussi un suivi hospitalier pour m’accompagner au niveau des drogues, qui m’a aidé à bien soigner mes bras et changer mes modes de consommation petit à petit, en m’aidant à changer mon rapport avec les substances quand je suis au plus mal. J’étais sceptique au début malgré être très volontaire pour ce suivi, et finalement on avance vraiment au fur et à mesure donc c’est très positif. Et puis bien entendu, en parallèle de tout ça, j’ai toujours mon psychiatre principal qui continue de m’accompagner pour tout, qui a joué un rôle absolument central pour que je parvienne à traverser tout cet enfer, ces enfers même, et que je parvienne à survivre. Je ne serais plus là aujourd’hui sans lui, et ce n’est pas une exagération, parce qu’il s’est vraiment battu pour moi quand je n’y arrivais plus, et il a gardé espoir quand je n’en avais plus aucun. J’ai eu beaucoup de chance de tomber sur un médecin comme lui, un médecin qui se bat vraiment pour ses patients et qui les porte quand eux ne tiennent plus sur leurs jambes. J’ai énormément de chance d’être aussi bien accompagné, c’est pour ça que je tiens à le dire, parce que j’en ai conscience et que j’ai une infinie gratitude pour cela.

Et pour finir, évidemment, point essentiel pour terminer ce résumé, aujourd’hui, j’ai un toit au-dessus de ma tête, j’ai de quoi manger, et le plus important, c’est que je suis en sécurité. Ce n’était pas du tout gagné parce qu’on revient d’extrêmement loin, ma situation était très précaire, et très très incertaine… mais justement, et c’est l’objectif de ce message, le plus dur est derrière nous maintenant, je vous le dis pour que vous soyez 100 % rassurés : je suis en sécurité, je suis dans mes routines ultra précises, j’ai mes médicaments matin, midi, soir et nuit, j’ai aussi mes médocs d’urgence en fonction de l’évolution de mon état dans la journée, j’ai l’accompagnement dont j’ai besoin, et grâce à tout ça, on arrive à gérer mon quotidien un jour après l’autre. C’est un équilibre qui est fragile mais c’est un équilibre malgré tout, et je me bats vraiment corps et âme pour le conserver, et pour ne plus reperdre mon autonomie, parce que j’ai été dans des états de décrépitude… je ne veux plus me retrouver à pisser depuis mon lit. Aujourd’hui j’ai retrouvé un état de dignité humaine on va dire, et je fais tout pour maintenir ça et ne pas me dégrader à nouveau.

Donc voilà, fin du résumé, c’est toujours la merde, mais c’est une merde qu’on arrive à gérer maintenant, ce qui est franchement un exploit vu d’où on revient. Alors je suis toujours toxico, malheureusement je consomme toujours quand j’atteins mes limites et que je m’apprête à faire une connerie. Ça me désespère de continuer de faire de la merde et de ne pas parvenir à surmonter cette vie sans substance, vraiment, mais on adresse les sujets de fond, donc ça avance. Pas aussi vite que je le voudrais mais ça avance bien quand même. J’arrive à me sevrer sur des laps de temps de plus en plus longs et diminuer les quantités petit à petit, je suis loin des doses qui me menaient à l’hôpital ou qui me faisaient frôler le paradis, donc en dépit de ma frustration, c’est déjà une grande victoire, et je persévère de toutes mes forces pour continuer de progresser et de faire mieux année après année. De toute évidence aussi, je suis toujours dans mon perpétuel combat pour rester un jour de plus sur cette Terre, mais on avance quand même comme on peut sur ce sujet, les choses sont plus ou moins stabilisées, en tout cas, elles sont contenues. Je n’ai plus que trois ou quatre crises suicidaires par semaine donc c’est super, on est ultra heureux de ça. Comparé à quinze par jour, les progrès sont énormes. Je respire. Vraiment, c’est génial. Et puis, voilà, c’est tout… il n’y a pas grand-chose à dire de plus. J’avance dans la bonne direction. Je reviens de loin, j’ai encore du chemin à faire, mais je fais mon maximum, comme je l’ai toujours fait. Et c’est la seule chose qui compte.

Voilà, je pense vous avoir bien résumé les choses… C’était important que je vous dise où j’en suis maintenant que je suis en mesure de le faire, pour que vous ne vous inquiétiez plus pour moi si c’était le cas. Et si ça ne l’était pas, eh bien… vous êtes des enculés ! (rires). Désolé, je pars en couille… (rires).

Pardon, j’en étais où… Ah oui, ce que je souhaitais dire aussi d’important, à l’attention de mes amis et des personnes qui m’affectionnent, c’est que oui, je commence à aller mieux, j’avance, mais qu’il ne faut probablement pas vous attendre à me revoir avant quelques années. Aujourd’hui, je peux enfin vous donner de mes nouvelles mais j’ai encore beaucoup de choses à gérer, et ma priorité, c’est de parvenir à revoir ma famille cette année si je le peux, ou j’espère l’année prochaine, parce que ça fait déjà six ans que nous n’avons pas pu nous revoir et je n’ai été en mesure de leur donner des nouvelles qu’il y a peu de temps seulement, donc arriver à revoir ma famille est ma priorité absolue. Et pour le reste, nous verrons plus tard comment les choses se passeront… mais je suis assez réaliste sur le fait que ça va probablement prendre des années. Peut-être que ce sera plus rapide, peut-être que ce sera plus long, mais je ne veux pas rater ça en tout cas, parce que si je perds mon équilibre, je ne peux pas repartir en vrille pour une autre demi-décennie, ou finir par passer à l’acte d’ailleurs, parce que soyons honnêtes, si je sens que je repars sur une pente raide, moi je ne revivrai pas ces six dernières années, c’est juste impossible. C’est pour cette raison que je veux bien faire les choses. Si c’est pour redonner des nouvelles et revenir dans vos vies, c’est pour revenir en allant mieux, en étant bien stable, et en mesure de rassurer pour de bon. Ça ne sert à rien que je retourne dans la vie des personnes qui me sont chères si c’est pour qu’elles s’inquiètent tout le temps pour moi, ça, il en est hors de question. Donc il faut que je fasse bien les choses, et je vais bien les faire. Je sais que ça ne va pas être facile, c’est très difficile de me reconstruire après avoir tout perdu. J’ai perdu tout ce que j’ai bâti, tout ce pour quoi je me suis battu toute ma vie, mes entreprises, mon média, le futur que je m’efforçais à construire en sacrifiant mes plus belles années, dix ans sacrifiés pour absolument rien, j’ai tout perdu, c’est dur, je ne vais pas faire le guerrier, c’est très difficile. Et puis, vous savez, quand on est aux portes de la mort, on se fiche complètement que tout se désintègre autour de soi parce qu’on est dans un autre combat. On est focalisé dans le seul et unique qui compte. Mais c’est une toute autre histoire quand on en revient en fait. Parce que survivre, c’est super… mais c’est jamais revenir dans la vie qu’on avait avant. Parce qu’il n’y a plus rien en fait. Il ne reste rien du tout. Ça demande du courage de ne pas mourir mais je trouve que ça en demande bien plus pour vivre. Et particulièrement quand il s’agit de recommencer une vie toute entière. Mais, il faut que j’aie confiance en ce processus. Que j’aie confiance qu’on va parvenir à reconstruire ma vie. Mais en tout cas, ce sera une autre vie. Une vie totalement différente. Et la bonne nouvelle, c’est que c’est impossible de faire pire que ma vie précédente (rires). J’avoue que ça, ça me motive quand même beaucoup à aller de l’avant (rires) ! En tout cas j’espère ne pas donner l’impression de me lamenter ou de me plaindre de quoi que ce soit parce que ce n’est vraiment pas le cas, je ne suis pas une victime, et personne n’est à blâmer pour là où j’en suis aujourd’hui. Je suis le seul responsable de ma vie, et je n’ai pas honte de ma situation parce que j’ai sincèrement fait de mon mieux. J’ai absolument tout donné pour m’en sortir, et j’ai atterri là où j’ai pu. Je suis en paix avec mes circonstances.

Donc voilà, ne vous inquiétez pas pour moi, tout ce qu’il faut retenir, c’est que je suis vraiment à l’abri, que j’ai de quoi manger, que j’ai un endroit où dormir, que j’ai l’aide dont j’ai besoin. Et que je ne lâche rien, que je fais tout ce que je peux pour m’en sortir, et que je vais assurément dans la bonne direction. Je vous remercie d’avance d’être encore un tout petit peu patients s’il vous plaît, de me laisser le temps et l’espace pour que je continue de progresser, pour que je sois en mesure de retrouver ma famille… et puis en mesure de vous retrouver vous aussi, un jour. Ne vous attendez donc pas à ce que je réponde tout de suite à vos messages, ou que je revienne dans vos vies avant un bon moment, mais sachez que mon absence ne change rien au fait que vous me manquez tous énormément, et que je vous aime. Très, très, fort.

Voilà, vous êtes à jour dans les grandes lignes, vous pouvez partir (rires).

J’espère que tout va bien de votre côté en tout cas.

Je vous embrasse. Prenez soin de vous.